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Les Psychogrammes de Stefan Imhoof @MottAttoM

mars 8, 2019

9 mars – 3 avril
Avenue Giuseppe-Motta 20
CH-1202, Geneva

Les dessins, exécutés sur une trentaine d’années au Rapidolioner puis au Rapidograph Rotring de 0,18 et de 0,25 mm, ont été réalisés à la manière de griffonnages, lors de séances administratives au cours desquelles la main s’est déployée, sans véritable contrôle de l’esprit. Chaque feuille a été remplie durant trois à quatre séances et a donc nécessité entre 12 et 16 heures de travail.

Plus d’informations, ici

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Préliminaires @Villa Dutoit

mars 7, 2019

Vernissage ce soir dès 18h30 à la Villa Dutoit.
Finissage, le 31 mars avec à 17h, avec une lecture performée de ”Just Before Love” par Barbara Polla.

Avec la participation, entre autres, de Patricia Terrapon avec son installation ”Sur les traces de Messaline”.

De Messaline à Shéhérazade …

Désir de femme ! Conté par Alfred Jarry : Messaline à sa fenêtre, seins fardés d’un baume doré et alanguis sur ses bras croisés, rêve de Priape.
A partir de cette image inspirante, une Shéhérazade sculptrice conte les mille et une formes mammaires qui s’offrent, tant à la dévoration du nourrisson qu’à la dévotion sensuelle de l’amant. De la simple contemplation à la caresse. Invitation à transgresser le tabou des expositions, le visiteur, ici, peut toucher !
Mais ce qui touche surtout, c’est le regard voyageur de l’artiste sur les collines tendres, les dunes et les vagues du corps de la femme.
D’une poitrine au vent, une main amoureuse magnifie la Vie. De l’élan de la jeunesse à la lassitude de la vieillesse, en passant par l’épanouissement de la maturité.
Est évoquée aussi, en filigrane, à travers de subtiles déformations, la douleur. Chairs aujourd’hui souffrantes de tant de femmes. Chairs humiliées par tant de prédateurs aveugles. Là, le regard posé est solidaire et compassionnel.
Transgenre dans le processus, puisque moulée dans un latex à usage masculin, à travers cette recréation partielle du corps, c’est une féminité pleine et rayonnante qui s’exprime : l’oeuvre sculptée de Patricia Terrapon Leguizamon, sa singularité, exhalant sensualité, tendresse et Beauté.

Michel Barras
Février 2019

La volte-face éblouie d’Éva Magyarósi

février 15, 2019

 

Barbara Polla et Paul Ardenne permettent à la jeune surdouée hongroise du dessin Éva Magyarósi d’être, enfin, présentée à Paris. Un critique hors norme, et deux femmes d’exception qui se rencontrent. De quoi susciter la curiosité. La Diagonale de l’art a voulu comprendre les secrets de cette nouvelle alliance.

La passion de Barbara Polla femme médecin, écrivaine, mère, curatrice, ex-conseillère nationale libérale Suisse semble évidente lorsqu’on découvre le caractère de profusion hybride dont témoigne l’œuvre de la jeune artiste hongroise ! En regardant la vidéo de l’artiste projetée dans première salle d’exposition de la galerie 24 Beaubourg, nous demandons à la galeriste d’en expliquer sa genèse.

Barbara Polla : « Il y a 42 dessins qu’elle a fait pour préparer l’animation que l’on peut voir dans la première salle. Et ce sont tous des dessins qui datent de la fin 2018, début 2019. »

Le sentiment d’étrangeté mêlé à une douce cruauté est immédiat.

« Il y a toujours une dualité dans les dessins d’une part maudite, et un souffle de douceur. Ainsi ce qu’Éva Magyarósi dit des mains, est très beau. Les mains sont à la fois la caresse angélique, mais également la plaie, le coup, la violence ! »

Effectivement, une violence sourde est manifeste dans l’œuvre de l’artiste hongroise. « Mais elle est sublimée », ajoute aussitôt Barbara Polla.

« En Hongrie où elle enseigne elle est la star de l’animation – mais hélas, on ne la connait peu en France, à part le Château du Rivau en France où elle a fait une résidence récemment.«

De fait, Éva Magyarósi (Veszprém, 1981) est une artiste multimédia basée à Budapest. Elle crée des sculptures, des photographies, des dessins, des nouvelles et des vidéos. L’art vidéo est certainement son médium le plus remarquable car il combine toute sa palette de techniques de production. Ses œuvres peuvent être vues comme des récits privés, selon l’expression de Paul Ardenne qui assure le commissariat de l’exposition en partenariat avec Barbara Polla, des narrations intimes suspendus entre onirisme et réalisme. Elle est diplômée du département d’animation de l’Université d’Art-Design de Moholy-Nagy et a été honoré en 2018 par le grand prix hongrois UniCredit. Elle a également représenté la Hongrie à la Biennale de Kochi-Muzaris en 2018. Ses expositions personnelles majeures ont été présentées au musée Ferenczy, Szentendre en 2018; auparavant au Kunsthalle de Budapest en 2012. Ellea une galerie à Budapest depuis 2009 (Galerie Erika Deak). Les œuvres de Magyarósi figurent également dans d’importantes collections publiques et privées, notamment celles du MONA (Australie) et du Château du Rivau (France).

« D’abord elle fait des dessins comme elle voit le personnage de Tundra qui est un personnage non genré, ce n’est ni une fille ni un garçon, c’est Toundra. Et ensuite pour l’animer, elle va prendre une partie de la jambe, une partie du bras, le bâton séparément, la tête, et elle va introduire toutes ses différentes parties dans le programme d’animation. Ainsi, elle dessine les mains et ensuite elle va mettre les doigts dans le programme d’animation, pour animer, donner une « âme », et mettre en mouvement ses images. Pour cela, à l’instar d’un musicien, elle mixe ses images. L’œuvre d’Eva Magyarosi est d’une telle richesse qu’une exposition ne saurait suffire à en offrir un reflet fidèle. Installations, objets, sculptures, collages, vidéos… et le livre, l’un des chefs d’œuvres recelant en ses pages 120 dessins originaux, une vie d’artiste, entre chien et loup, intimité et sauvagerie, entre adultes et enfants, dans la magie des plaies ouvertes. La vidéo Invisible Drawings parle d’enfance, d’ancêtres, de transmission, du père bien aimé ; The Garden of Auras, jardin des délices version château français, parle de la puissance de l’imaginaire qui ressuscite même les cadavres enracinés dans les lierres d’un passé millénaire. »

Et pour mieux transmettre sa passion, Barbara Polla se fait traductrice de l’artiste :

« Comment puis-je raconter avec authenticité des récits privés dans un monde où l’industrie culturelle d’une part, et la nécessité de survie de l’autre, prospère simultanément, face à face ? Quelle importance accorder à la matérialisation de rêves personnels dans un monde aussi difficile, impitoyable que le nôtre ? Quelles sont les techniques et les méthodes, les symboles classiques et contemporains, que je puis utiliser pour désenclaver nos désirs, personnels et collectifs ? Mes œuvres existent tentent des réponses possibles à ces questions fondamentales pour moi. »

Le ton est donné… Nous ne serons pas déçu !

PAUL ARDENNE, RÉCITS TRÈS PRIVÉS

« C’est Barbara qui la fait connaître depuis une dizaine d’année maintenant. Ce qui la fait remarquer, c’est une œuvre de jeunesse appelée Fin du temps, des récits ciblés et corrélés à la vraie vie (comme dans Hanne, 2009, qui se nourrit encore de références à la vie privée de l’artiste). Le monde d’Eva Magyarosi est déjà construit autour d’une histoire simple et sobre entre jeunes adultes. Et ce qui m’a frappé immédiatement et m’a semblé extraordinaire, c’est d’abord ce choix du dessin animé, agrémenté à l’époque d’une technique d’incrustation de photos et d’images retravaillé sur des personnages déjà existant, des autoportraits parfois. Cela faisait un mixe extraordinaire. »

La Diagonale : C’était en quelle année ?

Paul Ardenne : «Il y a dix ans, Eva Magyarosi avait 25 ans.Pour caractériser Eva, du côté de la technique, il faut d’abord dire que c’est vraiment une artiste du dessin, de l’animation, avec un approfondissement de plus en plus sur le dessin animé. Elle a fini par supprimer progressivement les incrustations de photographies. Son travail devient de plus en plus graphique. Epuré, diaphane. » Et, côté propos, il y a toujours un sujet essentiel qui est condensé dans l’expression que j’ai donnée à cette exposition « Récits Privés », elle ne parle que d’elle ! »

Effectivement, si l’on observe chaque dessin ou chacune des séries animées, on observe à chaque fois que l’artiste nous parle de sa vie intime exclusivement.

LDA : C’est une histoire d’extimité. Et pourtant, si elle ne fait que se raconter, ce n’est pas du tout Facebooké, comme on peut le voir aujourd’hui avec une majorité de gens qui ne cessent de montrer « ce peu de réalité » de leur vie, leur sale petit secret. Le degré 0 de l’art comme le dénonçait Gilles Deleuze. L’art n’a rien à voir avec le compte-rendu de ses névroses, encore moins avec des histoires conjugales, familiales ou amoureuses.

Paul Ardenne :

« C’’est ce cadre qui m’intéresse. Car on voit aujourd’hui énormément d’extimité dans l’art, d’estime de soi, etc. »

LDA : Avec parfois une légitimité de bon aloi pour des minorées ( handicap, genre gay, minorités, etc.) Mais, on ne voit pas suffisamment que cette profusion d’extimité, ce désir de reconnaissance dans le regard de l’autre est aujourd’hui Facebooké par les techniques du numériques, et s’accompagne d’une forme d’appauvrissement de la manière dont on peut raconter sa vie.

Paul Ardenne :

« Chez la plupart de ces artistes du parti pris de l’extimité, cela part le plus souvent de bon sentiment, mais c’est souvent tellement conformiste, redondant, avec le sentiment d’avoir déjà vu ça des milliers de fois…Et puis surtout c’est terriblement ennuyeux ! »

LDA : On a également vu cela massivement dans le roman ces dernières décennies.

Paul Ardenne :

Effectivement, mais chez Eva Magyarosi si le propos reste purement conventionnel et d’une très grande banalité de prime abord, le traitement en revanche démultiplie complètement ce contenu dérisoire et vaniteux. Avec un style assez extraordinaire, pour Eva, surtout lorsque l’on voit la totalité de son travail aux proportions démesurées.

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INSTABLE, Rachel Labastie ce soir au Parvis

février 13, 2019

L’exposition Instable de Rachel Labastie interroge les notions de déplacement, de nomadisme et de pèlerinage, évoquant, au moyen de la sculpture le corps et son absence dont l’empreinte, ou la trace, est sujet d’une mobilité possible, réelle et métaphorique.

Sommes-nous tous des nomades immobiles ? Étrangers en nos territoires et partout ailleurs ? Quelles frontières brisons-nous ? Où se trouvent nos origines ? Telles pourraient être les questions que pose au Parvis Rachel Labastie dans l’exposition Instable, ancrant dans la terre crue et cuite des gestes, des mouvements, des formes qui attestent de la violence liée au déracinement et à la précarité des existences nomades.

LES RENDEZ-VOUS DANS LE CADRE DE L’EXPOSITION

Carte blanche ciné à Rachel Labastie
Avec le désir de faire se rencontrer les langages artistiques qui animent la scène culturelle aujourd’hui, le cinéma et le centre d’art du Parvis s’associent régulièrement pour créer des projets communs telle la « carte blanche ciné » qui propose aux artistes exposés au centre d’art de programmer un film qui a eu une influence majeure dans leur parcours artistique. À l’occasion de son vernissage, Rachel Labastie présentera le film de Werner Herzog Aguirre, la colère de Dieu sorti en salle en 1972. Une œuvre époustouflante qui possède certaines accointances avec son propre univers.
> Mercredi 13 février – au cinéma
– 17h30 : Présentation du film par Rachel Labastie
– 19h : Vernissage de l’exposition

Conversation : Rachel Labastie et Marie-Laure Bernadac
Rachel Labastie invite la conservatrice générale honoraire des musées de France et commissaire d’exposition Marie-Laure Bernadac à dialoguer avec elle des forces contraires qui caractérisent l’ensemble de son travail : la liberté et l’enfermement, l’envol et la chute, le départ et l’enlisement, la violence et la fragilité…
> Vendredi 15 mars – 19h-20h30 – au Studio

+ d’infos
Le Parvis centre d’art contemporain
Centre Méridien, route de Pau
65420 Ibos

RÉCITS PRIVÉS sur ART CRITIQUE

février 11, 2019

MUST SEE  –   Exhibitions

Born in 1983, Magyarósi lives and works in Budapest. By the age of 16, she had already published her first book of poetry. She studied at the Moholy-Nagy University of Art and Design in her native Budapest, both art and video animation, represented Hungary in the Kochi-Muziris Biennale in 2016-2017 and is also the 2018 winner of the prestigious Hungarian UniCredit award.

The exhibition, Magyarósi’s first solo show in France, opens with her recent video Tundra (a wasteland); the title refers not only to a bleak, treeless plain, but is also the name of the video’s androgynous protagonist, who crosses paths with a flock of enigmatic, deer-like creatures. They meet with both tenderness and violence in an allegory about the loss of innocence, a theme that is also palpable in a series of drawings of childlike figures whose thin, tiny bodies seem to sprout thorns.

In the gallery’s vast downstairs spaces, drawings, collages and several videos, sensitive and poignant, including a series of ten shorts—The Dreams of Children, The Pine tree, The Pool, Brieflyabout us, Straddle-Legged, Where I come from, The Sea, The Dog Rose Bush, Plotting Board, Winter gardens—; an evanescent, magical landscape animation produced for the Château de Rivau in the Loire Valley when she was artist-in-residence there; and Invisible Drawings (For my father), which explores a sense of grief and loss as well as childhood feelings of fear and vulnerability: Daddy, / You are here in my window. In the window frame under the paint. / In my burnt door. / In the glasses on the top of the cupboard, / In the pen, that you held in your hand, and which you made a mistake in a crossword puzzle. / And in the sounds of music. / In your bathrobe, in its pocket, and in all your empty text messages, and in a torn pack of cigarettes.…

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« WALKING CONVERSATION », mardi au 24Beaubourg

février 9, 2019

Les « Récits Privés » d’Eva Magyarosi – vernissage dès 18h demain au 22Beaubourg

février 5, 2019

Tundra ? Le titre de la vidéo originale d’Eva Magyarosi présentée dans l’exposition « Récits privés » (Paris, 2019) renvoie à la signification originale du mot tundra,  qui évoque une montagne nue, une montagne dénuée d’arbres, une montagne vue de dos. Ce paysage, combiné au son de la nature (musique de Mihaly Vig), se confond, selon l’artiste, avec les instincts indomptables qui nous animent tous dans notre vie d’enfant.  À partir de ses expériences primitives, les enfants d’Eva Magyarosi (l’enfant en elle) construisent leur propre monde intérieur et leurs mécanismes de défense.

Au début de la vidéo, un magnifique troupeau galope dans la montagne désertique sous une étoile noire à la fois séduisante et inquiétante. Le regard de Tundra – Tundra est aussi le prénom du personnage principal de la vidéo, un prénom volontairement non genré – suit des yeux les animaux et s’attarde sur le plus beau, le blanc, le plus scintillant au cœur du troupeau. Qui sont ces animaux énigmatiques ? Chevaux, cerfs, chiens ? Avec son âme d’enfant, Tundra écoute, attentivement, et attend patiemment que quelque chose se passe. Dans ses yeux, des instincts meurtriers se mettent à briller. Comme pour embrasser la créature magique, passionnément, il lance ses flèches qui vont transpercer le bel animal, sur le corps duquel Tundra va s’étendre. Par ce lancer de flèche et la mort de l’animal, Tundra s’empare de la douloureuse réalité de l’âge adulte, de toute sa sensualité, de ce que l’on appelle les péchés, incarnés ici par les abeilles et la souris, désormais libérés des plaies infligées.

À un moment de la vidéo, la possibilité d’un bonheur apparaît. C’est le jardin coloré. Mais l’enfant Tundra, après avoir cheminé dans la roue (allégorie de la naissance), aux prises avec sa propre mère hagarde,  décide de sortir de l’image du Paradis et trace au couteau son propre chemin. Dans l’œuvre d’Eva Magyarosi, le moment onirique suggérant la possibilité d’une vie heureuse cohabite toujours avec le terrible sentiment  de l’inéluctabilité de la mort.

À ce stade, Tundra semble se rapprocher d’un être femme. Ses pensées voyagent dans des géographies liées à l’imagination féminine. D’autres enfants naissent, des jumeaux peut-être, et une troisième, encore liée par un cordon de sang. « Récits privés » s’il en est !

La main est également très présente dans Tundra. Nous faisons l’expérience des choses les plus élémentaires avec nos mains. Elles nous emmènent vers des expériences pour le moins ambiguës : la main peut, à la fois et en même temps, être « bonne » et « mauvaise » : elle connaît le toucher angélique, la sensualité la plus folle, tout en étant capable de la plus grande cruauté.

Finalement, des nombreuses blessures de Tundra émergent des pointes aiguisées qui deviennent des flèches. La forme des flèches se métamorphose en une étoile noire. Tundra est héroïquement fier/fière de retrouver les carcasses des animaux vaincus, au moins jusqu’à ce que l’étoile noire finisse par engloutir entièrement sa forme – son existence. L’étoile noire, pour l’artiste, est le symbole de nos rêves, de notre monde intérieur. L’accablante et irrésistible ombre noire dont elle est porteuse fait référence à l’ineffable et douloureuse vérité que nous tirons, encore une fois, de nos « Récits privés » – « Elle nous appelle à nous battre pour nos idées, même si nous savons qu’elle représente aussi l’expérience du mal », explique Magyarosi, pour qui anges et démons sont frères et sœurs.

L’étoile noire ?

Inéluctable sortie de l’enfance.

On peut en mourir – ou passer à autre chose.

Nicolas Etchenagucia & Barbara Polla – En conversation avec Eva Magyarosi

 Vivant, donc instable

Dans l’organigramme des Récits privés d’Eva Magyarosi, Tundra représente moins un nouveau stade créatif qu’un approfondissement. De quoi est-il question ? Une fois encore, d’une histoire du corps, corps des humains, corps même de l’artiste – ce qu’elle est, ce qu’elle vit, comment elle le vit. Toute œuvre d’art est un autoportrait de son auteur.

Tundra, donc Eva Magyarosi ? Gageons que oui. L’artiste, cette fois, a endossé le frac analogique d’un animal de couleur blanche se mouvant dans une nature sauvage. Dans ce monde de début du monde, une horde libre d’animaux à robe noire court sur la plaine. Il y a dans ce groupe un animal blanc, pur comme le cygne des fables, qui s’ébat avec la meute, à son rythme. À peine remarque-t-on au-dessus de lui, comme un nimbe destinal, une sorte d’étoile noire qui le suit à la trace. Le signe d’une menace ? Sans nul doute.

Le premier dénouement de ce court film d’animation de 5 minutes de durée advient très vite. Une sorte de Mère majeure, que l’on a pu entrapercevoir en début de bande, au lever de rideau, tue net le blanc animal d’un coup précis de javelot. Fin de l’équipée sauvage. Demandons-nous au passage (l’artiste suggère cette possibilité) si la Grande Mère tueuse, celle qui met fin à un rêve de pureté et de liberté, n’est pas elle aussi l’artiste en personne, le double de l’animal blanc dont la course se voit brisée. Une figure de la castration, quoi qu’il en soit, et un acteur au rôle décisif, le pied sur le frein de la vie.

Scène après scène, Tundra dévide en une multitude de glissements plastiques le fil d’un devenir à la fois traumatique et vitaliste. Stade après stade, sous nos yeux et à coups d’images puissamment inventives, un corps évolue, se transforme. Corps d’enfant, corps de femme, cadavre de l’enveloppe duquel s’extraient des corpuscules divers, corps hybride « humanimal » à la fois humain et animal, corps humain et végétal, comme l’attestent ces épines récurrentes, dans maintes scènes, qui s’extraient ici des peaux comme des poils. L’animal blanc, innocent, pur, jeté dans le mouvement exalté du monde, meurt-il ? Qu’à cela ne tienne, ce n’est là que le début de l’aventure, l’aventure initiatique et compliquée du devenir. La mort n’étant que la continuation de la vie par d’autres moyens (le pourri est un bouillon de culture biologique, pas une extinction de l’Être), la transformation vient s’imposer dans Tundra comme la règle de ce devenir jamais éteint, dynamique et résurrectionnel. Exister, c’est endurer maints passages, maints glissements d’un état à d’autres états, c’est endurer cette fameuse métamorphose (celle des créatures d’Ovide comme du Kafka de La Métamorphose ou du Saint-Exupéry du Petit Prince) qui tout à la fois fascine et méduse nos consciences. La métamorphose fascine : ne nous permet-elle pas toutes les mutations, à la mesure de nos désirs de domination, d’absolu et de narcissisme ? Mais la métamorphose, tout aussi bien, méduse : elle est le signe du continuum éprouvant de la réalité soumise à l’empire du temps, un temps que rien jamais ne suspend, tyrannique, imposant de ne jamais espérer le repos métaphysique ou dit autrement, la stabilisation de soi. La meilleure et la pire des options pour raccommoder nos vies.

Un Bildungsroman, en quelque sorte. Un « récit de formation » comme peuvent l’être Les Souffrances du jeune Werther ou L’Éducation sentimentale. Sans que l’on sache jamais, au demeurant, dans quelle « scène » l’on se situe exactement. Dans la scène primitive chère à la psychanalyse, celle où se joue fondamentalement notre malédiction et où se calibre d’office notre droit au bonheur ? Dans celle du rêve ? Dans celle de l’invention et de la fantasmagorie ? Dans celle de l’expression de second degré ? À l’instar de la plupart des dessins animés d’Eva Magyarosi, Tundra est une mise en vue de l’intériorité moins réaliste qu’imaginaire se portant cette fois encore, familier à cette artiste hongroise, dans le champ flottant de l’introspection mentale. Fin du temps des récits ciblés et corrélés à la vraie vie (comme dans Hanne, 2009, qui se nourrit  encore de références à la vie très privée de l’artiste), le monde d’Eva Magyarosi est ici celui de la chute d’attention, on y sort de la vigilance et, paupières tombées, on y intègre le registre du Eyes Wide Shut (1999), celui des « yeux grand fermés », pour reprendre le titre évocateur du dernier film de Stanley Kubrick. L’imagination, pour l’occasion, n’est pas la « folle du logis » mais une manière d’enrober ce qui se passe concrètement dans le « logis » corporel, en cœur de moi, au sein des mouvements de la psyché et du sentiment.

Tundra, avec le style propre et très imaginatif des récentes animations graphiques d’Eva Magyarosi, parle d’un état du corps qui est un devenir en devenir, une métamorphose qui se nourrit de ses propres implémentations, décidément et continûment incertaine. On vit et vivre, c’est expérimenter un passage du temps qui est aussi un passage de l’autoreprésentation de nous-mêmes. Aujourd’hui je me vois ainsi, hier je me considérais autrement et demain est un autre jour, un autre jour de l’autoreprésentation, la promesse d’une probable poussée d’instabilité, encore et encore. Les figures dans lesquelles le moi entend s’incarner changent, elles mutent, se dégradent et renaissent, leur mutabilité ponctue et écrit l’histoire d’une vie que les événements et les sentiments rendent malléable, moelleuse parfois, acérée tout autant. Cela, tandis que la question perdure : qui suis-je dans le temps ?

Paul Ardenne

  

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