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La vidéo entre au château

juin 17, 2019
La vidéo entre au château.

À VOIR

Patricia Laigneau, la châtelaine du Rivau, organise depuis des années en son château de Touraine des expositions d’art contemporain. Pendant l’été 2019, la châtelaine-commissaire propose une exposition consacrée – de près et parfois de plus loin – à Léonard de Vinci : « Hommage à Léonard et à la Renaissance », qui transpose dans l’art contemporain l’héritage du maître mort en Val de Loire il y a cinq cents ans. L’exposition se présente comme un vaste cabinet de curiosités, riche des trésors d’une trentaine d’artistes qui revisitent les œuvres et les idées de Léonard. Les salles du château forment comme une suite de chapitres : l’autoportrait, le portrait féminin, les machines extraordinaires, le drapé, l’anatomie, la peinture d’histoire, le codex, la peinture de paysages, l’Annonciation… Dans cette exposition comme dans la précédente, Patricia Laigneau inclut la vidéo parmi les œuvres qu’elle présente et collectionne. 

Garden of Auras Magyarosi extrait

Eva Magyarosi fut la première artiste sollicitée par Patricia Laigneau pour réaliser une vidéo évocatrice du château. Garden of Auras (2015-2016) est un joyau qui combine les rêves éveillés de la magicienne de l’animation vidéo qu’est Eva Magyarosi avec la beauté du château du Rivau, la délicatesse du dessin de l’artiste avec la douceur des paysages du bord de la Loire, la musique féérique de Mihaly Vig et ce squelette de lierre qui se fond dans les murs séculaires pour bien nous rappeler que les contes de fées n’existent que parce nous sommes tous mortels, dès l’enfance… Les paons du Rivau traversent la cour, leur démarche hésitante d’autant plus hiératique que leurs plumes multicolores se voient dépouillées de toute chair, tandis que la tête de Jeanne d’Arc – qui aurait passé une nuit au Rivau il y a quelques siècles – flotte dans les hautes salles du château.

Dans « Hommage à Léonard et à la Renaissance » on retrouve également, d’Antonella Bussanich, artiste vidéaste et photographe florentine, l’installation vidéo La rivière Adda – méditation sur le temps (2019), une immersion dans les mouvements des eaux de l’Adda à Vaprio, en Lombardie, où Léonard a passé de longs moments à observer et à réaliser ses croquis sur l’eau. Un exercice de perception et de méditation sur l’écoulement du temps et le flux des énergies, qui rappelle celui de l’artiste italien Gianluigi Maria Masucci, qui a passé presque quatre ans à regarder l’eau qui coule à la jonction entre l’Arve et le Rhône à Genève, à l’observer, la photographier, la performer, la filmer, jusqu’à trouver, dans ses flots, comme une nouvelle écriture. Comme le dit l’artiste turc Ali Kazma : « les choses ne se révèlent qu’à celui qui les regarde soigneusement, à celui qui les observe avec patience, engagement, discipline. Elles ne prennent plaisir à révéler leurs secrets qu’à ceux qui les comprennent et qui sont prêts à les recevoir ». L’observation de Léonard de Vinci répondait parfaitement à cette analyse, et c’est vers ce type d’observation aussi qu’Antonella Bussanich nous emmène.

Laurent Fiévet est docteur en études cinématographiques. Sa thèse, soutenue en 2001, était intitulée Miroir de Vénus : présence et fonctions des références picturales dans les films d’Alfred Hitchcock réalisés entre 1954 et 1964. Pendant des années, avec patience et exigence, Fiévet a cherché, analysé, dévoilé la peinture dans les films d’Hitchcock. La peinture de Léonard, entre autres. Une analyse qui a conduit le théoricien à devenir artiste – un artiste qui nourrit son art d’une connaissance encyclopédique du cinéma. Et plutôt que de créer de nouvelles images ex nihilo, Fiévet reprend et utilise les images existantes des films de Hitchcock (et d’autres cinéastes) comme matériau de base pour son propre travail. L’une des caractéristiques des images filmiques est leur linéarité : linéarité dans le déroulement des narrations – même si de nombreux retours dans le temps existent toujours, et linéarité du déroulement des séquences. Fiévet vient bousculer tout cela, comme le font aujourd’hui certains « animateurs » qui, en travaillant directement sur les programmes informatiques, amènent les films à sortir d’eux-mêmes de leur linéarité. Mais Fiévet procède selon sa manière singulière : l’image avance et recule et revient, la même et une autre, et dans ce mouvement de balancier (que l’on trouve aussi dans certains films de mounir fatmi, tel que Beautiful Language) l’image se dénude, se révèle, obsédante et fraiche à la fois. 

Dans States of Grace, le film présenté au Rivau, Laurent Fiévet procède d’une manière très spécifique pour briser la linéarité cinématographique : « le déroulé de States of Grace, selon l’artiste, agit moins par effets d’aller et retours dans le film que par dissémination du contenu de la séquence sur plusieurs montages. C’est cette alternance et reprise des fragments de la séquence hitchcockienne de la première visite de Lisa (Grace Kelly) dans l’appartement de Jeff (James Stewart) au sein de plusieurs unités (les six montages de la série), chacune filtrée par une composition différente de Léonard, qui malmène cette continuité ». Selon Paul-Emmanuel Odin, les surimpressions de States of Grace offrent un dialogue infini entre Léonard de Vinci et Hitchcock : « dans la surimpression, deux images se rencontrent, se frôlent, se caressent, s’agrègent, s’introduisent l’une dans l’autre, l’une prenant parfois le dessus, et inversement, selon des passages tantôt lents, tantôt plus brusques ». À nouveau, on peut établir un parallèle avec la manière de procéder de mounir fatmi qui, notamment dans le film Nada – danse avec les morts, joue abondamment de la surimpression d’images de Goya et de found footage de la Deuxième guerre mondiale. La russe Elena Kovylina est une autre artiste qui a beaucoup travaillé les liens entre vidéo-performances et peinture – sous le titre notamment du « Malentendu » ; pour elle, à l’époque en tout cas (2009), on ne pouvait y voir que deux pratiques parallèles mais non superposables. Le travail de Laurent Fiévet, qui doit autant à la science du cinéma qu’à l’art, s’inscrit donc dans une ligne de recherche globale sur l’image, recherche à la fois rétrospective et prospective, qui emprunte aux maîtres du passé et tente de tracer une ligne de fuite à travers notre présent.

Eva Magyarosi, Antonella Bussanich et Laurent Fiévet, dans le cadre du château du Rivau et de sa collection, font figure de pionniers. Comme si la vidéo, d’art hyper-contemporain souvent incompris encore, voire écarté des collections par des amateurs d’art des plus raffinés pourtant, était désormais classique. Mais il ne fait pas de doute qu’ils seront bientôt rejoints par d’autres virtuoses, puisque les images mouvantes de la vidéo d’art contiennent à la fois le temps et l’espace, le film et la peinture, la narration et l’abstraction, la poésie et la musique, la fluidité du mouvement et l’« arrêt sur image ». Quand de plus le contexte d’exposition est un château (et, pour ce qui concerne Laurent Fiévet, ses anciennes écuries), l’image vidéo règne en majesté, dans son intemporelle contemporanéité et sa diversité. La vidéo inclut désormais même l’opéra, et pas des moindres – à moins que ce ne soit le contraire, l’opéra incluant la vidéo, comme le théâtre. Wagner « mis en scène » par un Bill Viola ou un Shaun Gladwell, cela paraissait encore improbable il y a une décennie. Et pourtant… Shaun Gladwell présente cet été son Fliegende Holländer à Pompidou Metz – un autre « château d’art ». La quête d’un art total ne pouvait ignorer la vidéo. Elle est donc bel et bien entrée au château, pour y prendre une place digne d’elle, et n’en ressortira plus. 

« Hommage à Léonard et à la Renaissance », jusqu’au 3 novembre 2019 au Château du Rivau (Indre-et-Loire) –  https://www.chateaudurivau.com/fr/infos-pratiques.php

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