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Les « Récits Privés » d’Eva Magyarosi – vernissage dès 18h demain au 22Beaubourg

février 5, 2019

Tundra ? Le titre de la vidéo originale d’Eva Magyarosi présentée dans l’exposition « Récits privés » (Paris, 2019) renvoie à la signification originale du mot tundra,  qui évoque une montagne nue, une montagne dénuée d’arbres, une montagne vue de dos. Ce paysage, combiné au son de la nature (musique de Mihaly Vig), se confond, selon l’artiste, avec les instincts indomptables qui nous animent tous dans notre vie d’enfant.  À partir de ses expériences primitives, les enfants d’Eva Magyarosi (l’enfant en elle) construisent leur propre monde intérieur et leurs mécanismes de défense.

Au début de la vidéo, un magnifique troupeau galope dans la montagne désertique sous une étoile noire à la fois séduisante et inquiétante. Le regard de Tundra – Tundra est aussi le prénom du personnage principal de la vidéo, un prénom volontairement non genré – suit des yeux les animaux et s’attarde sur le plus beau, le blanc, le plus scintillant au cœur du troupeau. Qui sont ces animaux énigmatiques ? Chevaux, cerfs, chiens ? Avec son âme d’enfant, Tundra écoute, attentivement, et attend patiemment que quelque chose se passe. Dans ses yeux, des instincts meurtriers se mettent à briller. Comme pour embrasser la créature magique, passionnément, il lance ses flèches qui vont transpercer le bel animal, sur le corps duquel Tundra va s’étendre. Par ce lancer de flèche et la mort de l’animal, Tundra s’empare de la douloureuse réalité de l’âge adulte, de toute sa sensualité, de ce que l’on appelle les péchés, incarnés ici par les abeilles et la souris, désormais libérés des plaies infligées.

À un moment de la vidéo, la possibilité d’un bonheur apparaît. C’est le jardin coloré. Mais l’enfant Tundra, après avoir cheminé dans la roue (allégorie de la naissance), aux prises avec sa propre mère hagarde,  décide de sortir de l’image du Paradis et trace au couteau son propre chemin. Dans l’œuvre d’Eva Magyarosi, le moment onirique suggérant la possibilité d’une vie heureuse cohabite toujours avec le terrible sentiment  de l’inéluctabilité de la mort.

À ce stade, Tundra semble se rapprocher d’un être femme. Ses pensées voyagent dans des géographies liées à l’imagination féminine. D’autres enfants naissent, des jumeaux peut-être, et une troisième, encore liée par un cordon de sang. « Récits privés » s’il en est !

La main est également très présente dans Tundra. Nous faisons l’expérience des choses les plus élémentaires avec nos mains. Elles nous emmènent vers des expériences pour le moins ambiguës : la main peut, à la fois et en même temps, être « bonne » et « mauvaise » : elle connaît le toucher angélique, la sensualité la plus folle, tout en étant capable de la plus grande cruauté.

Finalement, des nombreuses blessures de Tundra émergent des pointes aiguisées qui deviennent des flèches. La forme des flèches se métamorphose en une étoile noire. Tundra est héroïquement fier/fière de retrouver les carcasses des animaux vaincus, au moins jusqu’à ce que l’étoile noire finisse par engloutir entièrement sa forme – son existence. L’étoile noire, pour l’artiste, est le symbole de nos rêves, de notre monde intérieur. L’accablante et irrésistible ombre noire dont elle est porteuse fait référence à l’ineffable et douloureuse vérité que nous tirons, encore une fois, de nos « Récits privés » – « Elle nous appelle à nous battre pour nos idées, même si nous savons qu’elle représente aussi l’expérience du mal », explique Magyarosi, pour qui anges et démons sont frères et sœurs.

L’étoile noire ?

Inéluctable sortie de l’enfance.

On peut en mourir – ou passer à autre chose.

Nicolas Etchenagucia & Barbara Polla – En conversation avec Eva Magyarosi

 Vivant, donc instable

Dans l’organigramme des Récits privés d’Eva Magyarosi, Tundra représente moins un nouveau stade créatif qu’un approfondissement. De quoi est-il question ? Une fois encore, d’une histoire du corps, corps des humains, corps même de l’artiste – ce qu’elle est, ce qu’elle vit, comment elle le vit. Toute œuvre d’art est un autoportrait de son auteur.

Tundra, donc Eva Magyarosi ? Gageons que oui. L’artiste, cette fois, a endossé le frac analogique d’un animal de couleur blanche se mouvant dans une nature sauvage. Dans ce monde de début du monde, une horde libre d’animaux à robe noire court sur la plaine. Il y a dans ce groupe un animal blanc, pur comme le cygne des fables, qui s’ébat avec la meute, à son rythme. À peine remarque-t-on au-dessus de lui, comme un nimbe destinal, une sorte d’étoile noire qui le suit à la trace. Le signe d’une menace ? Sans nul doute.

Le premier dénouement de ce court film d’animation de 5 minutes de durée advient très vite. Une sorte de Mère majeure, que l’on a pu entrapercevoir en début de bande, au lever de rideau, tue net le blanc animal d’un coup précis de javelot. Fin de l’équipée sauvage. Demandons-nous au passage (l’artiste suggère cette possibilité) si la Grande Mère tueuse, celle qui met fin à un rêve de pureté et de liberté, n’est pas elle aussi l’artiste en personne, le double de l’animal blanc dont la course se voit brisée. Une figure de la castration, quoi qu’il en soit, et un acteur au rôle décisif, le pied sur le frein de la vie.

Scène après scène, Tundra dévide en une multitude de glissements plastiques le fil d’un devenir à la fois traumatique et vitaliste. Stade après stade, sous nos yeux et à coups d’images puissamment inventives, un corps évolue, se transforme. Corps d’enfant, corps de femme, cadavre de l’enveloppe duquel s’extraient des corpuscules divers, corps hybride « humanimal » à la fois humain et animal, corps humain et végétal, comme l’attestent ces épines récurrentes, dans maintes scènes, qui s’extraient ici des peaux comme des poils. L’animal blanc, innocent, pur, jeté dans le mouvement exalté du monde, meurt-il ? Qu’à cela ne tienne, ce n’est là que le début de l’aventure, l’aventure initiatique et compliquée du devenir. La mort n’étant que la continuation de la vie par d’autres moyens (le pourri est un bouillon de culture biologique, pas une extinction de l’Être), la transformation vient s’imposer dans Tundra comme la règle de ce devenir jamais éteint, dynamique et résurrectionnel. Exister, c’est endurer maints passages, maints glissements d’un état à d’autres états, c’est endurer cette fameuse métamorphose (celle des créatures d’Ovide comme du Kafka de La Métamorphose ou du Saint-Exupéry du Petit Prince) qui tout à la fois fascine et méduse nos consciences. La métamorphose fascine : ne nous permet-elle pas toutes les mutations, à la mesure de nos désirs de domination, d’absolu et de narcissisme ? Mais la métamorphose, tout aussi bien, méduse : elle est le signe du continuum éprouvant de la réalité soumise à l’empire du temps, un temps que rien jamais ne suspend, tyrannique, imposant de ne jamais espérer le repos métaphysique ou dit autrement, la stabilisation de soi. La meilleure et la pire des options pour raccommoder nos vies.

Un Bildungsroman, en quelque sorte. Un « récit de formation » comme peuvent l’être Les Souffrances du jeune Werther ou L’Éducation sentimentale. Sans que l’on sache jamais, au demeurant, dans quelle « scène » l’on se situe exactement. Dans la scène primitive chère à la psychanalyse, celle où se joue fondamentalement notre malédiction et où se calibre d’office notre droit au bonheur ? Dans celle du rêve ? Dans celle de l’invention et de la fantasmagorie ? Dans celle de l’expression de second degré ? À l’instar de la plupart des dessins animés d’Eva Magyarosi, Tundra est une mise en vue de l’intériorité moins réaliste qu’imaginaire se portant cette fois encore, familier à cette artiste hongroise, dans le champ flottant de l’introspection mentale. Fin du temps des récits ciblés et corrélés à la vraie vie (comme dans Hanne, 2009, qui se nourrit  encore de références à la vie très privée de l’artiste), le monde d’Eva Magyarosi est ici celui de la chute d’attention, on y sort de la vigilance et, paupières tombées, on y intègre le registre du Eyes Wide Shut (1999), celui des « yeux grand fermés », pour reprendre le titre évocateur du dernier film de Stanley Kubrick. L’imagination, pour l’occasion, n’est pas la « folle du logis » mais une manière d’enrober ce qui se passe concrètement dans le « logis » corporel, en cœur de moi, au sein des mouvements de la psyché et du sentiment.

Tundra, avec le style propre et très imaginatif des récentes animations graphiques d’Eva Magyarosi, parle d’un état du corps qui est un devenir en devenir, une métamorphose qui se nourrit de ses propres implémentations, décidément et continûment incertaine. On vit et vivre, c’est expérimenter un passage du temps qui est aussi un passage de l’autoreprésentation de nous-mêmes. Aujourd’hui je me vois ainsi, hier je me considérais autrement et demain est un autre jour, un autre jour de l’autoreprésentation, la promesse d’une probable poussée d’instabilité, encore et encore. Les figures dans lesquelles le moi entend s’incarner changent, elles mutent, se dégradent et renaissent, leur mutabilité ponctue et écrit l’histoire d’une vie que les événements et les sentiments rendent malléable, moelleuse parfois, acérée tout autant. Cela, tandis que la question perdure : qui suis-je dans le temps ?

Paul Ardenne

  

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