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Jean, il est où le vent quand il ne souffle pas ?

janvier 7, 2019

Jean tu étais cher à tous ceux qui ont eu le privilège de te connaître — moi…
Tu avais fait ma toute première photographie comme politicienne, à la Jonction ; nous étions allés ensemble à Cartigny, et suivi les traces des sangliers au bord de l’Arve ; avec Paul Ardenne, nous avions montré la série Sarah on the bridge à HEC à Paris dans l’exposition « Economie humaine » et tu étais venu au vernissage ; tu t’intéressais au travail de Guillaume Varone que je montre et tu lui avais dit de venir te voir ; tu m’avais récemment montré tes « Arbres à loques » et nous avions parlé de les montrer dans ma nouvelle galerie… Et tu es mort, en photographiant ces arbres, ces arbres censés guérir. Ton âme est restée dans la forêt, j’imagine, et aidera les arbres à guérir ceux qui viennent à eux…

Tu m’avais envoyé les liens vers les émissions de France Culture parlant des arbres guérisseurs…

Et, le 24 décembre : « Celle là est pas mal non plus. C’est le pendant scientifique à la magie de l’arbre. Mon but c’est de traduire tout ça avec des images. »

Et puis, j’avais fait cette interview de toi, pour Les Quotidiennes, dans une série de portraits d’hommes que l’on m’avait demandés pour l’été 2007 :

Jean Revillard

« La mer « existe ». On peut la toucher. En même temps, l’eau n’a pas de forme propre, c’est à dire qu’elle les prend toutes. Cette double nature de la mer, matérielle et informe, explique pourquoi tant de cosmogonies placent un océan à l’origine des origines » »
Erik Orsenna, Portrait du Gulf Stream

Jean Revillard, c’est Rezo à Genève, la meilleure agence de photos de presse de Suisse. Après avoir étudié la photographie à Vevey, puis l’histoire de l’image et du cinéma à Dublin, Revillard revient à Genève et commence par portraiturer les politiciens dont j’étais à l’époque, puis monte un magnifique projet de mémoire vivante : il photographie tous les habitants de Cartigny et expose leurs portraits en plein air, devant chez eux ou dans les champs qui entourent le village. Je l’ai accompagné avec passion, aussi quand il s’est mis à suivre les traces des animaux, en ville (les sangliers descendent en hordes du Parc Bertrand, la nuit, pour aller s’ébrouer dans les glaises du bord de l’Arve, en pleine ville) et au bord des autoroutes, dans ce «tiers paysage» protégé parce que les oiseux de proie ne s’y risquent pas. La photographie représente pour lui ce lieu de rencontre privilégié et d’interactions continuelles avec l’autre, un espace de liberté que surpasse seulement la mer. C’est pour cet espace-là que Jean Revillard le marin disparaît parfois, pendant des mois ou des années, pour revenir ensuite, buriné, caméra au poing et pellicule dans la poche, rôder entre Plainpalais et les Pâquis.

Jean, tout d’abord, à quel groupe te sens-tu appartenir ?
 À celui des aventuriers.

Tes trucs pour réussir ? Toujours tenir compte de la 3ème dimension. D’ailleurs, plutôt que de réussir, je dirais que je me déplace dans l’espace : je ne vais jamais de a à z sans dévier, donc d’une certaine manière je ne réussis jamais rien, en tous cas pas par rapport à mon objectif de départ – mais j’ai par contre un vrai espace d’existence. Les lignes droites entre a à z, ce n’est pas pour moi. C’est pour cela que j’aime la mer: tu ne vas jamais en ligne droite, tu es dans un espace virtuel, la réussite c’est quand à l’arrivée, tu n’es pas mort. Ceux qui nourrissent par trop l’obsession de la réussite linéaire finissent par tourner en rond.
Et puis, je fonctionne de manière empirique, je trouve des solutions, je me mets en disponibilité par rapport aux autres. Par exemple, tu arrives chez moi et tu me demandes, il est où le vent quand il ne souffle pas, et tout de suite, j’abandonne tout ce que je suis en train de faire et je me passionne pour ta question…

Tes rencontres déterminantes ? En fait, enfant, j’ai eu beaucoup de familles, toutes de très grande qualité : il n’y avait pas une personne, une famille en particulier, mais tous ces gens qui s’occupaient de moi, dans ce village très intéressant qu’est Dardagny… Je me nourris de chaque rencontre, au quotidien : Luc Chessex, Paul Bowles, des livres aussi, Kerouac, London, Slocum, et finalement, la mer. Toujours déterminante.

De quoi est tu fier ? En fait, je commence tout juste à être fier, par exemple de Rezo, mais aussi de ce que je pense ou dis, d’oser désormais exprimer des avis personnels, de pouvoir combattre et convaincre. Et je suis fier de ma relation avec Flora, de notre construction amoureuse et de la séduction perpétuelle qui nous lie…

La dernière action dont tu est fier ? Trois fois par an je vais à Calais pour suivre des migrants afghans dans leur quête pour passer en Angleterre, un travail photographique qui me fait renouer avec ce que j’avais fait à Cartigny.

Ta valeur prépondérante ? La disponibilité d’esprit. Oublier le calcul.

Une recommandation pour tous ? Pour vivre heureux, il faut se créer son propre univers, cultiver son originalité, avoir et parfois réaliser des idées folles, mais surtout les partager… se poser des questions en permanence et rester fidèle, à ses amis, à ce qu’on pense, à soi-même.

Et un mot pour les femmes ? J’aimerais que vous soyez plus authentiques, plus en accord avec vous-même et que vous osiez davantage sortir de votre propre plan. Si souvent, vous êtes à la limite de faire un truc génial mais vous n’osez pas, pour les plus mauvaises raisons. Il faudrait que vous soyez plus solidaires avec celles d’entre vous qui osent, justement. Et puis, lâchez, lâchez prise…

Un mot pour les femmes : Flora, dont tu me parlais dans cette interview et Jeanne, votre fille que tu adorais et dont tu me parlais encore avec tant de fierté en décembre. J’espère que vous lirez ce billet, Flora, Jeanne. J’aimerais vous embrasser et pleurer avec vous.

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