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LA PAROLE EST PLUS FORTE QUE LA VIOLENCE

décembre 20, 2017

ENTRETIEN ENTRE “FRÈRES” AVEC ABDUL RAHMAN KATANANI  ET NICOLAS ETCHENAGUCIA

N. Abdul Rahman, tu as donc commencé à développer ton sens artistique en faisant des caricatures, peux-tu m’en dire davantage sur cette période qui a marqué le début de ta pratique ?

AR. Oui, j’ai commencé à faire des caricatures à l’âge de 15 ans mais j’ai arrêté en 2007. J’accrochais mes dessins sur un mur du camp de Sabra à Beyrouth où je vis, c’était comme un rendez-vous hebdomadaire, un journal de la rue qui rassemblait beaucoup de monde. J’ai dessiné des caricatures tous les jours, pendant des années.

N. Pourquoi as-tu arrêté ? Qu’est ce que cela a changé pour toi dans ta manière de créer, de résister ?

AR. J’ai arrêté, en premier lieu, pour que les menaces que je recevais de la part des groupes militaires s’arrêtent. Ce qui fut le cas. Ensuite, parce que j’avais envie de changer mon état d’esprit, mon énergie créatrice. Quand on dessine des caricatures, on dénonce plus que l’on ne propose, c’est une énergie nécessaire mais qui, d’après moi, est négative. En tant que caricaturiste, on cherche à mobiliser les gens et à faire naitre en eux un sentiment de révolte contre la politique menée, l’injustice ou la corruption. Mais quand on vit dans un camp de réfugiés, on sait que tous ces problèmes existent, mais on n’a pas de réels moyens de révolte – ou bien on risque de se faire tuer. Mon idée était, et est toujours, de donner aux personnes que je côtoie de loin ou de près le pouvoir de sortir, la possibilité de s’affranchir du contrôle permanent et je ne pense pas que la politique soit la solution, mais l’éducation, la culture et l’art peut-être…

N. C’est pour cela que tu t’es engagé vers un autre chemin ?

AR. Oui, un jour j’ai ressenti le désir de véritablement créer et de changer ma manière de penser. Adolescent, j’étais énervé et révolté, j’avais envie de tout casser. L’art a été pour moi un moyen de résister sans que la violence prenne le dessus, tout en tenant éloignées les menaces des groupes politico-militaires qui ne comprenaient plus ce que je faisais. À travers mes sculptures et mes installations, j’ai appris que l’art est bien plus fort que les groupes militaires. L’art permet de sortir tout ce qu’il y a en nous et en même temps cela peut encourager certaines personnes de notre entourage à faire preuve d’esprit critique, à devenir artistes ou bien simplement à faire des études. Cela donne de la force.

N. Ensuite, tu es allé étudier aux Beaux-Arts de Beyrouth.

AR. Oui, j’ai intégré l’école en 2003 un peu par hasard car je n’étais pas destiné à intégrer cette école…

N. Dans quelles conditions as-tu intégré les Beaux-Arts ? Comment en as-tu entendu parler ?

AR. J’avais un ami caricaturiste qui m’avait transmis sa passion pour la caricature en me prêtant des livres. Il m’a ensuite conseillé de postuler aux Beaux-Arts, à Beyrouth. Je ne savais même pas ce que c’était les Beaux-Arts !
À l’époque, j’avais comme projet d’intégrer une école de conception graphique car c’était une voie qui m’aurait permis de devenir autonome et de travailler rapidement à mon compte. Mais les frais de scolarité étaient bien trop élevés pour moi.

N. Donc tu ne te prédestinais pas à devenir artiste et encore moins à délivrer un message politique à travers tes œuvres ?

AR. Pas du tout ! Mon désir profond était de m’en sortir par n’importe quel moyen et d’être indépendant des lois libanaises encadrant la vie des Palestiniens, ce n’était pas forcément facile.

N. Tu vis donc au Liban depuis toujours. Peux-tu me dire en quoi la vie d’un Libanais diffère de celle d’un Palestinien vivant au Liban qui a le statut de réfugié ?

AR. La vie d’un Libanais et d’un Palestinien vivant au Liban est régie par des règles tout à fait différentes. Par exemple, l’accès à l’Université est compliqué ; le droit libanais interdit aussi aux Palestiniens d’exercer certains métiers tels que celui d’architecte ou de haut fonctionnaire. On est encore loin de l’égalité même si cela évolue doucement…

N. Revenons-en à ton entrée dans l’école, comment l’as-tu vécue ?

AR. C’était très intense. Intimidant mais excitant. Une fois inscrit au concours, je n’avais pas grand espoir d’être accepté mais cela ne me coutait rien d’essayer. Au moment des résultats, je n’y croyais pas lorsque mon nom était en haut de la liste dans la catégorie “accepté” !

N. Accepté du premier coup alors que tu n’y connaissais rien à l’art…

AR. Rien ! Le peu de choses que je connaissais venait de ma pratique de la caricature. Je m’étais passionné pour l’histoire de la caricature et je connaissais quelques grands noms de l’histoire de l’art tels Goya ou Da Vinci mais je ne connaissais aucune technique, courant de pensées… Tout ce que je savais faire, c’était créer un monde à partir d’une feuille de papier et d’un feutre.

N. Et que te reste-t-il de l’époque où tu créais des mondes à partir d’une feuille de papier ?

AR. Il me reste la profonde volonté de dire ce qui ne va pas, de le crier haut et fort. Au niveau matériel, il ne me reste plus grand chose car sur le millier de caricatures que j’ai réalisé en ce temps là, j’en ai conservé moins d’une centaine que je ne regarde que très rarement.

N. Et qu’est ce qui t’a marqué lors de tes études à Beyrouth ?

AR. Je ne saurais dire ce qui m’a le plus marqué car il y a eu beaucoup d’événements marquants : l’apprentissage de la technique (en peinture et sculpture notamment), la découverte des écoles de peinture française notamment l’Impressionnisme…

La couleur fut une rencontre assez étrange car je n’avais pas cette culture. Dans un camp de réfugiés il n’y a, d’une part, pas d’art à proprement parler, et d’autre part, pas de couleur : tout ce que l’œil voit, il le voit en niveau de gris. Au début, j’avais donc du mal à apprécier les œuvres très colorées, cela ne me parlait pas, ne me touchait pas.

(…)

N. Dans ton travail enfin, on retrouve cette idée du mouvement, de la forme qui ne commence et ne finit jamais vraiment. Avec la vague, le cercle et le tourbillon notamment. Pourquoi est-ce important pour toi ?

AR. C’est une nouvelle fois directement lié à ma vie. J’associe le mouvement à une forme de nomadisme. Quand on est réfugiés, on ne sait jamais quand on arrive, quand on repart. Notre lieu de vie est temporaire même si dans mon cas, cela fait presque 70 ans que c’est une situation temporaire… Pour te donner un exemple, mes parents ont dû changer de lieu de vie presque une dizaine de fois depuis 1948, ils sont revenus de nombreuses fois dans leur ancienne maison pour la retrouver détruite ou brulée. Alors quand on achète quelque chose pour l’appartement, on a toujours dans un coin de la tête l’idée que l’on va devoir partir à cause de la guerre, que cela ne sert à rien de choisir un meuble qu’on désire léguer à ses enfants. Et de ce sentiment d’incertitude constante, je crée des formes car elles contiennent en elles l’espoir. J’aime le mouvement dans la forme. Il dit que quelque chose est possible.

Entretien avec Abdul Rahman Katanani, publié dans le livre HARD CORE, édition Barbara Polla / ANALIX FOREVER disponible à la galerie Magda Danysz, à lire dans son intégralité sur Le Point Contemporain

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