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La Grue du Japon et autres oiseaux magiques (1)

août 28, 2017

À l’oiseau invisible qui se niche toujours sous la table où l’on écrit…

Fabrice Melquiot

Les oiseaux sont là, visibles et invisibles, au passé et au présent !

Avant tout à Yverdon, au CACY, avec la formidable exposition de Céleste Boursier Mougenot. Mais ailleurs – à Analix Forever notamment.

Boursier-Mougenot : © Claude Cortinovis_CACY 2017

Les artistes contemporains font en effet de l’oiseau un sujet multiple, musical, chatoyant, récurrent, jamais épuisé. À l’image de l’art contemporain lui-même : divers, diffracté, multiforme, ouvert. De l’essence même du vivant à l’(im)possible liberté, de l’écologie à la politique, de l’utopie à l’attention, du désir à l’inspiration. En 1996, La Fondation Cartier pour l’art contemporain propose l’exposition « Comme un oiseau », proposait l’oiseau comme un domaine d’exercice du regard, de la pensée et de l’imaginaire, avec une liste impressionnante d’artistes, dont Vito Acconci, Jean-Michel Basquiat, Constantin Brancusi, Alexander Calder, Mat Collishaw, Henri Cartier-Bresson, Carsten Höller, Rebecca Horn, Francis Picabia, et tant d’autres…

En découvrant, cet été 2017, à Yverdon, l’œuvre vivante et éphémère de Céleste Boursier-Mougenot from here to ear (v.22), un ensemble organique pensé en relation étroite avec l’architecture du CACY, transformé pour l’occasion en volière géante, paysage de sable et de graminées des bords du lac voisin, avec un dispositif sonore associant guitares électriques et diamants mandarins, m’est revenue en mémoire l’œuvre que présentait en 1993 à Genève, à Analix Forever, Mat Collishaw : une volière fabriquée pour la circonstance, dans laquelle voletèrent, le temps de l’exposition, de modestes perruches. Mat Collishaw était alors très intéressé par l’enfermement, l’enfermement que nous faisons subir aux animaux, aux femmes, à notre âme angoissée – jusqu’à considérer enfermer le chant même des oiseaux. Collishaw imagina alors un moyen ce stratagème : leur chant était enregistré et immédiatement rediffusé à leurs créateurs mêmes, avec une latence de quelques vingt secondes. De quoi troubler profondément le spectateur plus que les perruches, que l’emprisonnement de leur propre chant n’empêcha ni de vivre ni de chanter, dans la grande volière qui fut présentée à nouveau, en 2011, aux portes du Grand Palais à Paris, dans le cadre d’Art Paris. De quoi mettre en cause jusqu’à l’admonestation de Victor Hugo :

De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages ?
De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages,
Aux sources, à l’aurore, à la nuée, aux vents ?
De quel droit volez-vous la vie à ces vivants ?

Mais revenons à Céleste Boursier-Mougenot. Au CACY, ses 88 chanteurs, sommaires et grégaires, nichent en groupe sur d’insolites perchoirs, qui consistent en une bonne quinzaine de guitares et de basses électriques amplifiées et prêtes à accueillir ces musiciens involontaires et volatiles. Musique en direct par les oiseaux, chants et accords ponctuant la déambulation du visiteur « en territoire oiseau », écrit Karine Tissot. L’oiseau volé de son chant, ici, ne se voit nullement voler la vie. Bien au contraire pourrait-on dire, en admirant l’œuvre de Céleste Boursier-Mougenot. Car si cette œuvre en est désormais à sa 22ème version, elle n’en reste pas moins exceptionnelle, animée d’une nouvelle vie à Yverdon où lui servent d’écrin les merveilleuses voûtes du CACY. Karine Tissot a réussi là un exploit de plus dans sa carrière de commissaire d’art : la préparation, la présentation, la viabilité de l’œuvre dans la durée lui auront coûté des efforts de conviction, de transmission de sa passion, de foi pourrait-on dire, largement supérieurs aux coûts financiers de l’exposition, même si ceux-ci ont semblé démesurés à plus d’un. Mais il arrive parfois, en des moments privilégiés, que rien ne résiste à l’engagement, quand celui ci est entier, désintéressé, et ne vise que son seul but : en l’occurrence, offrir une merveilleuse exposition à tous ceux qui auront la chance d’entrer au CACY (jusqu’au 5 novembre).

Barbara Polla

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